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DOMAINE JACQUES PRIEUR : DES PIERRES... PRESQUE SAUVAGES !

2025-10-09|Jean-Philippe Hugron

Aimer son propre travail n’a rien d’évident, surtout pour Bernard Quirot. Son exigence, aiguë jusqu’à la sévérité, brouille parfois la satisfaction. Alors, quand un regard extérieur s’enthousiasme pour son dernier chai, l’architecte s’en étonne. Mais si cet observateur perçoit, derrière les lignes, quelques obsessions contrariées, il devient aussitôt un allié précieux. Pourtant, tout paraît ici pleinement mesuré. À dire vrai, tout l’est exactement. Mais peut-être pas comme le maître d’oeuvre l’aurait intimement souhaité. « Cela faisait longtemps que je rêvais de chais… Ce sont les programmes les plus enthousiasmants. Ils n’appellent que des solutions constructives archaïques et ils nous invitent à construire dans des sites naturels remarquables », dit-il. Voilà donc le rêve…

Qu’en est-il de la réalité ? Un premier projet : les installations du domaine Jacques Prieur. Puis un deuxième, une cuverie dans le Jura. Enfin, un troisième, à Pauillac, pour Château Laffite Rothschild, dans le Bordelais : c’est la consécration, ou presque. Revenons néanmoins au premier, celui qui signe le passage du fantasme au concret ! Il y a en terre bourguignonne une petite facilité : cette géographie est intime puisque l’agence y développe depuis plusieurs années une activité attentive aux formes vernaculaires. L’édifice imaginé est dès lors en pierre. Ce matériau incarne certes le désir de répondre à une culture mais aussi d’honorer une rencontre, avec Gilles Perraudin, qui a su attiser la curiosité à l’égard de cette grande oubliée de l’architecture contemporaine. Dans la droite ligne fixée par son pair, Bernard Quirot voit en cette matière un « mode constructif ». « L’architecture n’est pas un art du dessin et la forme n’est pas une fin. Elle est le résultat d’un parti pris constructif », répète-t-il à l’envi. Il s’agissait par ailleurs de répondre à un territoire aussi bien dans ses spécificités locales que dans son offre : les carrières y sont nombreuses. Ici, celle de Comblanchien a été préférée pour son calcaire dur et clair. « Ce type de bâtiment se passe en outre d’isolation et la pierre garantit de bonnes qualités hygrothermiques », précise l’architecte.

Les blocs ramenés pour le projet ont été sciés ; les traces étaient, pour le bonheur de Bernard Quirot, encore visibles. « Il nous a fallu convaincre notre client de conserver cette mémoire du travail qu’il associait de prime abord à des défauts », dit-il. La mise en oeuvre est aussi rudimentaire. Après tout, le programme l’est tout autant. Du moins en partie, pour ce qui concerne la cuverie, créée en extension de deux nefs plus anciennes. L’ensemble a été enrichi de locaux d’accueil. Le site lui-même a été sensiblement recomposé jusque dans sa topographie. Un mur de soutènement a été créé en béton, doublé d’un moellon de pierre. De l’autre côté, sont positionnées les fameuses caves, à savoir des locaux isolés et obligatoirement rafraîchis. « Je déteste les doublages, les faux plafonds… J’aime qu’on exprime la structure. » Ici, des charpentes en bois et des piles de pierre. « Je les ai trouvées trop maniérées, trop sculptées… Il a fallu, à la demande de notre client, y positionner les évacuations d’eau de pluie. Je souhaitais pour ma part des lancières et des gargouilles pour cracher l’eau au loin. Ici, la pierre a été taillée en U », indique-t-il. Aussi élégant soit ce détail, il conduit de par trop, aux yeux du concepteur, « à quitter la radicalité de la pierre », celle qu’il aurait voulu entretenir jusqu’au bout.

Les toitures en cuivre répondent, quant à elles, d’une autre logique : l’articulation des temps. Autrement dit, Bernard Quirot n’avait cure de singer le passé pour s’effacer. Pour autant, il n’avait aucunement le désir d’imposer l’actualité d’une extension. « Il y a, dans ce projet, une manière de faire varier les échelles et d’entretenir de bons rapports entre elles », souligne-t-il. Une matière plutôt qu’une autre donc : le cuivre plutôt que les tuiles traditionnelles. Mais aussi une volumétrie différente et des lignes complémentaires. Aux pans des deux nefs, l’architecture associe les courbes d’élégantes voûtes à la manière de chapelles latérales : « J’ai pensé à Louis Kahn. Il y a une part de plaisir dans cette proposition mais il y a, avant tout, une ordonnance et un rythme en écho à l’église de Meursault », poursuit-il. Dans cette concurrence certaine mais néanmoins subtile, les deux nefs anciennes continuent d’exister pleinement. De quoi poursuivre, loin d’un idéal moderne de rupture automatique, l’histoire précieuse du domaine Jacques Prieur.

Entretien avec Sylvain Gionnet, chargé d’affaires senior & prescription SETP

Quelles sont les caractéristiques des pierres fournies par SETP ?

Relativement poreuse avec ses 18 %, la pierre calcaire de Lanvignes, extraite et transformée en Côte-d’Or dans les usines SETP, à Comblanchien, absorbe l’humidité excessive et, a contrario, tempère l’air sec par diffusion de vapeur. Grâce à sa forte inertie thermique, elle capte la chaleur extérieure pendant les journées estivales pour la restituer la nuit, tandis qu’en hiver, la pierre limite la déperdition thermique, tout en assurant une isolation phonique toute l’année. De plus, elle vieillit bien et demande très peu d’entretien, à part d’occasionnels ravalements et reprises au fil du temps. Avec un grain qui révèle toute la finesse des calcaires de Bourgogne, la pierre de Lanvignes est extraite puis sélectionnée sous forme de blocs bruts, en fonction des nuances de couleurs qui sont présentes dans les différentes strates géologiques. Pour le projet, une teinte légèrement doré clair a été retenue. L’utilisation de la pierre l’ancre ainsi dans son contexte historique, tout en offrant une évolution pérenne.

Comment la pierre a-t-elle été mise en oeuvre ?

Elle est employée de manière massive et structurelle. Les murs porteurs sont constitués de moellons massifs de section 40 x 40 centimètres, assemblés selon un calepinage précis, dans une logique de simplicité constructive et de sobriété. La préfabrication des éléments en usine est un gage d’efficacité en termes de délai d’approvisionnement du chantier et de réduction du coût de construction. Chaque pierre est numérotée pour faciliter la pose, tout en respectant le sens de sciage, parallèlement aux strates sédimentaires, pour une meilleure résistance à la compression. Les défauts structurels éventuels, tels que les microfissures, sont écartés dès le sciage primaire en usine, après un contrôle de la qualité. De finition brute, la pierre s’intègre avec sobriété et élégance aux différents matériaux utilisés, comme le béton et le bois. Cet aspect « brut de sciage » possède l’avantage d’être plus économique et plus rapide à réaliser. Il permet aussi de créer un jeu subtil d’ombres et de lumières grâce à la surface texturée de la pierre.

Comment la stabilité des pierres à long terme est-elle assurée ?

Afin d’assurer une bonne stabilité de la structure, l’hybridation avec le béton s’est imposée, en réalisant des chaînages verticaux tous les 5 mètres et dans tous les angles des murs. Dans un souci esthétique, les linteaux en béton sont intégrés dans les pierres évidées. La pose des moellons s’effectue avec des joints de 12 millimètres, scellés avec un mortier de chaux.

Y a-t-il eu des joints ou des traitements de protection spécifiques ?

Les murs en pierre sont simplement supports d’une poutre béton qui reçoit elle-même les arcs de la charpente, cette poutre étant parfois liaisonnée au chaînage béton vertical. Aucun produit de traitement n’a été appliqué afin de laisser la pierre perspirante. Selon les normes sanitaires de l’ICPE les émissions de COV sont très réglementées dans le cadre d’un chai de vinification. Ne nécessitant aucun traitement chimique additionnel, l’usage de matériaux biosourcés et géosourcés s’avère donc très bénéfique dans le processus d’élaboration d’un produit de très haute qualité environnementale comme le vin.

Quels sont les conseils d’entretien à long terme ?

L’utilisation de la pierre massive ne nécessite pas d’entretien particulier, ni de protection spécifique. La pierre naturelle doit pouvoir respirer et jouer son rôle de régulation thermique. En milieu urbain, où les conditions atmosphériques sont agressives, il peut être utile, à long terme, d’effectuer un ravalement des pierres de façade pour éventuellement raviver les couleurs. Le cas particulier des éléments de rejaillissement, davantage soumis aux intempéries, nécessite d’utiliser une pierre moins poreuse et plus résistante au gel, en conformité avec la norme sur l’emploi des pierres naturelles dans le bâtiment.

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